Interview : « Au Gabon, l’Union nationale est davantage un commentateur qu’un acteur de la vie politique » (professeur d’université)
Gabon

Interview : « Au Gabon, l’Union nationale est davantage un commentateur qu’un acteur de la vie politique » (professeur d’université)


Le très (trop) prolixe Jean Gaspard Ntoutoume Ayi est l’auteur du dernier communiqué de presse (très) controversé de l’UN © Facebook


Suite à un communiqué controversé, et par bien des aspects lunaire, publié par l’Union nationale, un parti d’opposition, lundi 16 mai, suite à la nouvelle sortie – très réussie – sur le terrain du président Ali Bongo Ondimba 48 heures auparavant, nous avons demandé à l’un des plus éminents professeur de science politique de l’UOB de nous livrer son analyse. Interview.

La Libreville : Quel bilan tirez-vous des sorties sur le terrain la semaine dernière du président Ali Bongo Ondimba ? 

« Il faut commencer par souligner que la double sortie sur le terrain la semaine dernière, mercredi et samedi, du président Ali Bongo Ondimba pour constater l’état de routes dans le grand Libreville a été un succès. Il n’y a eu aucun incident. Au contraire, le président a été applaudi, parfois ovationné, tout au long de son parcours (…) L’un des temps forts de ces sorties a été constitué par le fait que le président s’est arrêté dans une échoppe de la capitale pour manger sur le pouce des coupés-coupés, un met très populaire. Cette image montre une forme de proximité entre un président et son peuple. On ne le souligne jamais assez, car on lit beaucoup de commentaires tendancieux et erronés à ce sujet, mais entre le président et son peuple, il y a une affection réciproque, renforcée ces dernières années par les épreuves surmontées comme l’AVC du chef de l’Etat, la Covid-19, etc. »

La Libreville : Comment dans ces conditions comprendre le communiqué de l’Union nationale publié 48 heures après qui qualifie ces sorties sur le terrain de « spectacle triste et humiliant », « déshonorant pour le Gabon et pour la dignité de la fonction de président de la République » ?

« Votre question est intéressante. D’abord, il faut savoir que le but réel de l’Union nationale n’est pas de concurrencer ou de rivaliser avec le PDG. Elle n’en a pas les moyens. En réalité, l’objectif de ce parti est de s’imposer comme le principal parti au sein de l’opposition en marginalisant le RPM d’Alexandre Barro-Chambrier, la CNR de Jean Ping ou encore Les Démocrates de Guy Nzouba-Ndama. Or, ne pouvant compter sur ses forces politiques (le parti ne compte qu’un seul député), elle mise tout sur la communication. C’est comme dans la fable de La Fontaine où la grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf. Mais pour se démarquer, il faut être outrancier. Si vos propos sont un filet d’eau tiède, vous ne vous faites pas remarquer dans cette société de l’information et de l’hyper-instantanéité où une actualité chasse immédiatement l’autre.

Précisément, pour tenter de se distinguer du reste de l’opposition, l’Union nationale, qui compte en son sein plusieurs membres du collectif Appel à agir, dont Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, l’auteur de ce communiqué, pense avoir trouvé le graal : la supposée incapacité du chef de l’Etat a dirigé le pays. Un thème qui est asséné dans chacune de ses interventions. Mais, comme le dit le proverbe, un mensonge répété ne fait pas une vérité. Le risque, c’est que, en se bornant à cette stratégie, l’UN perde rapidement toute crédibilité. Il est difficile d’entendre que le président est incapable de remplir ses fonctions alors qu’il s’est entretenu une heure durant il y a dix jours avec la secrétaire d’Etat adjointe des Etats-Unis, Wendy Sherman, qu’il discute chaque semaine au téléphone avec Emmanuel Macron, Boris Johnson ou ses pairs africains, qu’il se rend à Glasgow pour la COP 26 ou à Bruxelles pour le Sommet Union européenne-Union Africaine, etc. Ce faisant, l’UN donne l’impression de vivre dans une sorte de meta-réalité, peuplée de faits alternatifs. 

Enfin, dans sa stratégie de communication, l’UN a adopté la stratégie classique dite de la mouche du coche, que l’on pourrait rebaptiser chez nous stratégie du moustique et de l’éléphant. C’est aussi ce que l’on appelle la stratégie du parasite. Comme ce parti n’est pas en mesure sur le plan politique de rivaliser avec le PDG qui est hégémonique, tout le jeu consiste pour lui de titiller le PDG (…) Mais cette stratégie est à double-tranchant, elle permet d’avoir des articles, de faire quelques heures le buzz sur les réseaux sociaux, donc de faire illusion. Mais ça ne permet pas, loin de là, de remporter une élection.

La Libreville : Selon vous, qu’attendent les Gabonais des partis d’opposition ?

« Ce que les Gabonais attendent de l’opposition, ça n’est pas de se complaire dans la critique du pouvoir en place. C’est de formuler des idées qui répondent à leurs préoccupations de base : l’emploi, l’éducation, la santé, l’eau, l’électricité, le transport, le pouvoir d’achat, etc. Et, de ce point de vue, force est de constater que le compte n’y ait pas. Depuis, l’élection de Paulette Missambo à la tête de l’Union nationale, le parti est devenu une machine à publier des communiqués, des tribunes, signées ouvertement ou sous pseudonyme, et dont 95 % portent sur le chef de l’Etat. Tout cela donne l’impression que l’Union nationale n’est pas dans la posture d’acteur de la vie politique, incarnant une possible alternative, mais dans celle du commentateur. Je me répète, mais si ça fait le buzz, ça ne fait pas de voix. Et les voix, c’est ce qui compte en démocratie et non le nombre de clics sur les réseaux sociaux. Cela se vérifiera à nouveau lors des élections de 2023. »



Avec LaLibreville

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