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date à laquelle les forces spéciales du lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, ont déposé le président Alpha Condé, la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), l’UA (Union africaine) et l’ONU (Organisation des nations unies), à l’unisson, appellent à un retour à l’ordre constitutionnel et à la libération de l’ex-président. Comme un seul homme, ils se sont préoccupés de sa santé. Ainsi, la mission de la CEDEAO, présente à Conakry le 10 septembre dernier, s’est réjouie bruyamment de l’avoir vu en bonne santé. Pendant qu’ils semblent s’apitoyer sur le sort du dictateur, personne, parmi eux, n’a daigné verser une larme pour la quinzaine de morts de la garde de sécurité présidentielle que le putsch a provoqués. Dans ce concert d’appels à la libération d’Alpha Condé voire à son exfiltration dans un pays de son choix, l’on peut prendre le risque de jeter un pavé dans la mare en posant la question suivante : faut-il juger Alpha Condé ? Cette question est d’autant plus fondée, que la communauté internationale, depuis la chute de ce dernier, parle de tout sauf de l’éventualité pour lui de rendre compte devant la Justice de son pays.

On ne doit pas passer par pertes et profits tous ces morts

Et pourtant, et tout en refusant de faire l’apologie des pronunciamiento, l’on a des raisons qui permettent de répondre par l’affirmative à la question de savoir s’il faut juger Alpha Condé. En effet, en 10 ans de pouvoir, l’on enregistre plus de 200 morts lors de manifestations à caractère politique. Quant aux Guinéens et aux Guinéennes que Condé a fait embastiller pour un oui ou pour un non, seul Dieu sait leur nombre. L’on ne doit pas passer par pertes et profits tous ces morts et tous ceux qui ont été privés arbitrairement de leur liberté. Politiquement et moralement, la Justice guinéenne est tenue de lui faire rendre des comptes. Le faire, ce n’est pas humilier Alpha Condé. C’est plutôt permettre enfin à la Guinée de tourner le dos à sa triste et historique réputation de pays prédateur des droits humains devant l’Eternel. En effet, dès ses premiers moments de pays indépendant en 1958, son premier président, Ahmed Sékou Touré, a fait de la violation massive des droits humains, son jeu favori. Et l’illustration de cette image, c’était le camp Boiro avec ses portiques de diète noire. Sékou Touré est mort sans avoir rendu compte aux Guinéens, de la tyrannie avec laquelle il a présidé aux destinées de leur pays. Et tous ceux qui l’ont accompagné dans cette gouvernance de fer, ont presque tous bénéficié de la même impunité. Lansané Conté est arrivé aux affaires. Certes, son régime n’a pas atteint le même degré de barbarie que celui de Sékou Touré, mais il a perpétué certaines de ses mauvaises pratiques. Lui également est mort sans avoir rendu compte aux Guinéens, de l’ensemble de ses basses œuvres. Après lui, arriva un certain Dadis Camara. Sous son bref règne, la Guinée a souffert de ses méthodes cavalières et de ses sautes d’humeur. Les centaines de Guinéens massacrés, les dizaines de Guinéennes violées au Stade du 28 septembre l’ont été pendant qu’il était aux affaires.

Alpha Condé doit être jugé pour autant que l’on veuille que la Guinée tourne enfin le dos à la culture de l’impunité

Jusqu’à présent, justice ne leur a pas été rendue. Aujourd’hui, Dadis Camara coule des jours paisibles au Burkina. La règle donc en Guinée, c’est l’impunité. Et elle a servi d’engrais à la promotion de la violence en politique dans ce pays. Alpha Condé, l’opposant historique, est arrivé. L’on a cru que la Guinée connaîtrait enfin un répit avec lui. L’on a vite déchanté. Le professeur a chaussé fièrement les bottes de ces sulfureux prédécesseurs. Résultats : à cause de ses extravagances et de sa boulimie du pouvoir, il a massacré des centaines de Guinéens dont certains pouvaient être ses petits-fils. Et jusqu’à ce qu’il soit chassé du pouvoir, il ne s’est jamais inscrit dans la repentance. Et pas un seul jour, le syndicat des chefs d’Etat (l’UA) ne l’a invité à la modération. De ce point de vue, Alpha Condé doit être jugé pour autant que l’on veuille que la Guinée tourne enfin le dos à la culture de l’impunité. En tout cas, si l’on veut que cette énième transition soit utile au pays, on a l’obligation pédagogique d’aller dans ce sens. Le faire, c’est dissuader tous les apprentis dictateurs potentiels, que le pouvoir ne donne pas le droit de tout se permettre. Mamady Doumbouya aura-t-il le courage de faire juger celui qui l’a sorti de l’anonymat de la légion étrangère pour le mettre en relief en le bombardant patron des forces spéciales de la Guinée ? L’on attend de voir. En tout cas, s’il veut sortir par le haut de cette transition, il a intérêt à penser non pas à ses intérêts, mais à l’intérêt supérieur de la Guinée. Pour le moment, il a posé des actes qui méritent qu’on lui accorde le bénéfice du doute. En effet, il vient d’interdire les manifestations en sa faveur. A cela, il faut ajouter l’appel qu’il a fait à la population, de signaler tout abus de l’armée. L’on n’oublie pas le grand dialogue inclusif qu’il projette d’organiser à partir du 14 septembre prochain. Tous ces signaux permettent d’espérer enfin qu’avec lui naîtra une nouvelle Guinée.

« Le Pays »