A la uneRencontre

« Le vrai marché pour le coton, ce sont les tee-shirts, les draps, les serviettes, les nappes de tables, etc., qui sont vendus  à l’exportation »

Le Directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre de la Société financière internationale (SFI)- membre du groupe de la Banque mondiale-  Aliou Maïga, a séjourné au Burkina Faso, du 29 avril au 1er mai 2021. Pour savoir la raison de cette visite, mieux connaître l’institution qu’il dirige ainsi que son rôle, ses actions au Burkina et ses ambitions, nous l’avons rencontré, le 30 avril dernier.  Tout en dévoilant les secteurs d’intervention, le montant des financements engagés au cours des dix dernières années au Burkina et les perspectives, M. Maïga s’est également prononcé sur des sujets d’actualité, notamment l’appel à un « New Deal » de financement des économies africaines, lancé par le président français, Emmanuel Macron. Lisez plutôt pour en savoir davantage !

 

« Le Pays » : Dans quel cadre êtes-vous au Burkina ?

 

Aliou Maïga : Je suis au Burkina pour deux objectifs principaux. Premièrement, nous avons ouvert, ici, un bureau et nous avons un nouveau représentant qui est arrivé en plein Covid-19. Donc, c’est une opportunité de l’introduire formellement aux autorités, mais aussi au pays plus largement. Deuxièmement, nous faisons régulièrement des tours dans nos pays pour passer en revue nos opérations et écouter le secteur privé et le gouvernement afin de discuter de ce que nous pouvons faire davantage.

 

Qu’est-ce que la SFI et quel est son rôle ?

 

La SFI fait partie du groupe de la Banque mondiale. La Banque mondiale est un groupe où il y a une entité qui s’occupe du financement du gouvernement et du conseil au gouvernement de façon plus dédiée et nous, nous nous occupons du secteur privé. Nous avons d’autres institutions qui font d’autres choses mais nous, nous sommes l’entité du groupe qui s’occupe du développement du secteur privé à travers les financements et les services conseils à la fois aux clients du secteur privé et au gouvernement sur certains aspects.

 

Depuis quand la SFI est-elle implantée au Burkina Faso ?

 

La SFI est présente au Burkina depuis les années 2000. Nous avons eu des collègues qui étaient basés au Burkina avec des fonctions différentes et des profils différents. Mais en règle générale, nous n’avons pas nécessairement besoin d’être présents physiquement dans un pays pour opérer dans ce dernier. Moi-même, quand j’étais basé à Washington, je venais ici. Je suis venu au Burkina quelques fois dans le cadre de nos opérations dans le pays, souvent avec des banques.  D’autres collègues sont venus pour d’autres institutions. Cela dit, l’ouverture de notre bureau permanent est un message pour montrer notre engagement auprès du Burkina Faso. La présence locale permet toujours de mieux servir, de mieux être à l’écoute et de mieux identifier les offres d’un pays.

 

A combien s’élève la dernière enveloppe allouée au Burkina ?

 

La SFI ne fonctionne pas comme certaines institutions qui allouent une enveloppe annuelle. Nous regardons les opportunités dans les secteurs de l’économie et puis, nous essayons d’identifier des partenaires privés surtout parce que notre mandat, c’est de développer le secteur privé. Donc, nous pouvons faire de petits montants dans l’année comme nous pouvons faire un gros chiffre dans l’année. Nous n’avons pas d’enveloppe à allouer par pays. Nous n’avons pas non plus de limite en matière de montants d’investissements. Le vrai goulot d’étranglement est la pertinence du projet.

 

Par rapport à cet accompagnement, à combien s’élève le montant de l’année 2020 ?

 

En termes de chiffres, la SFI a engagé au Burkina, au cours de ces cinq dernières années, près de 650 millions de dollars,  dont à peu près 460 millions de dollars de ce qu’on appelle le financement moyen à long terme, et le reste d’accompagnement en financement de commerce à travers les banques. En termes de secteurs, nous en couvrons plusieurs. Au Burkina, on a le secteur bancaire où on a ouvert des lignes de garantie d’opération de commerce extérieur avec des banques. Nous avons fait des lignes de partage de risques sur des portefeuilles de PME (Petites et Moyennes Entreprises) avec des banques pour qu’elles puissent financer les PME. Nous finançons également le secteur coton en participant annuellement à la campagne de la SOFITEX et ce, depuis cinq ou six ans.

 

Mais est-ce que vous avez le sentiment que les cotonculteurs tirent profit de ce financement ?

 

Le fait de pouvoir financer l’écoulement du coton, a un effet mécaniquement bénéfique pour les cotonculteurs. Il y a une année où, à cause de la situation du pays, la principale banque étrangère qui finançait la filière coton, s’est retirée brusquement et la SFI est intervenue pour pouvoir rassurer les autres financiers du secteur. Cela a permis à la campagne de continuer l’année d’après et depuis, nous sommes restés pour rassurer tout le monde et continuer à contribuer au financement des cotonculteurs. Maintenant, est-ce qu’il y a des choses à améliorer de façon générale dans le secteur ? Certainement.

 

«  Nous pouvons financer les sociétés directement »

 

Concrètement, comment la SFI accompagne-t-elle le secteur privé ?

 

Concrètement, nous pouvons financer les sociétés directement. Nous avons contribué au développement du secteur des mines avec la Banque mondiale sur le cadre règlementaire du secteur, mais nous avons aussi financé les premières mines du pays. Aujourd’hui, le Burkina est parmi les plus grands producteurs d’or en Afrique, il occupe le 4e rang derrière le Soudan.  Il y a quinze ans, il n’y avait pas beaucoup de production d’or au Burkina.  Nous avons financé cinq ou six mines d’or au total au départ. Comme je l’ai dit au début, nous avons aussi financé les PME à travers le secteur bancaire, par des partages de risques. La réalité est que les banques sont un peu frileuses par rapport aux risques des PME.  Pour les encourager à prêter aux PME, nous leur proposons de garantir 50% de leur portefeuille, de leur exposition aux PME contre une commission qu’elles nous versent mais qui est calculée de façon à ne pas trop augmenter le coût mais plutôt à les encourager à prêter aux PME. Nous avons fait la même chose avec des banques pour le secteur agricole. Evidemment, c’est nouveau, donc, ça prend du temps à démarrer. Mais, l’idée c’est qu’autant nous faisons des garanties de portefeuilles pour les PME, autant on en fait pour le secteur agricole et il y a des banques qui sont intéressées. Nous avons signé avec une banque il y a trois ans, pour pouvoir financer les chaînes de valeur agricoles ici. Nous sommes aussi actifs dans les domaines des infrastructures et de l’énergie. Nous avons un projet d’énergie solaire en cours et on espère continuer à contribuer au développement du secteur de l’énergie dans le pays.

 

Quelle analyse faites-vous du tissu économique du Burkina ?

 

Le Burkina, comme beaucoup de nos pays du Sahel ou d’Afrique, est essentiellement agricole et rural. C’est vrai qu’il s’est urbanisé de façon accélérée mais, il reste un pays agricole et rural. Ce qui veut dire qu’en termes de population et d’emploi, la majorité des Burkinabè vivent de l’agriculture (plus de 80%). A côté de cela, l’agriculture s’est organisée pour écouler les produits à travers des structures qui sont soit clairement définies de manière étatique ou à travers des marchés qui ne sont pas tellement organisés. Dans ce cadre-là, la collecte, la commercialisation, le stockage de ces matières jusqu’à l’écoulement à travers les ports, toutes ces activités économiques font partie de la chaîne de valeur. A côté de cela, il y a les mines, même si elles ne créent pas beaucoup d’emplois, c’est quand même beaucoup de revenus en devises pour le pays mais aussi en revenus fiscaux pour l’Etat. Le Burkina fait partie de l’UEMOA, donc, les banques régionales ont une forte présence, ici, au Burkina, mais il y a aussi des banquiers burkinabè qui sont en train de se développer.  Il y a par exemple Coris bank international, la BICIAB qui a été reprise par un Burkinabè, il y a la banque Wenkuni qui a été créée récemment. On voit aussi d’autres Burkinabè aller dans le secteur financier. Il y a aussi les télécoms. C’est vraiment un tissu économique un peu semblable à tous les autres pays de la région, dominé par l’agriculture et l’export des produits agricoles, mais aussi des produits miniers, à côté desquels il y a tout un secteur informel qui représente 80 à 90% des entreprises dans le pays. Ça aussi, c’est un secteur sur lequel on travaille et idéalement, il serait important que l’Etat, le secteur privé et les partenaires techniques et financiers, puissent travailler ensemble pour contribuer à formaliser ce tissu économique. Ce qui va permettre de faciliter l’accès des PME à beaucoup de services et en même temps, au gouvernement de pouvoir collecter des impôts. Mais tout cela, à condition que cela soit fait de façon efficace et transparente et de manière à ce que tout le monde y gagne.

 

L’industrialisation demeure un grand défi pour le Burkina. Que pourrait faire la SFI pour un véritable décollage de l’industrie burkinabè ?

 

On ne va pas prétendre se substituer au gouvernement. Par contre, ce que nous pouvons faire, c’est de donner des idées et de faciliter la réalisation de ces idées. Toutefois, ces idées peuvent aussi venir du côté du gouvernement. Le coton au Burkina, par exemple, est exporté en grande quantité sous forme de coton fibre. Toujours est-il qu’il n’est pas suffisamment transformé au Burkina. C’est vrai qu’on a le Faso danfani qui est aujourd’hui fabriqué à base du coton transformé localement, mais le vrai marché pour le coton, ce sont les tee-shirts, les draps, les serviettes, les nappes de tables, etc., qui sont vendus  à l’exportation. Et il n’y a pas de limite au marché et c’est l’un des sujets sur lesquels on se penche aujourd’hui en interne, pour voir comment on peut aider nos pays à transformer leurs matières premières localement.  D’abord, pour créer de la valeur, parce que c’est elle qui est imposée et ensuite, pour créer de l’emploi parce que sans emploi, les gens se tournent vers des activités qui ne sont pas forcément productives. Et enfin, cela contribue aussi aux paramètres macroéconomiques d’un pays en termes de devises collectées. Parce qu’au lieu d’exporter le coton fibre avec un facteur de 1 par exemple, si on le transforme en fil et on le vend, pour la même production de coton, on récupère beaucoup plus de valeur à la vente que si on vend en coton fibre. Imaginez si vous vendez des jeans. C’est encore dix fois plus de valeur générée. Donc, notre ambition, notre souhait, c’est de pouvoir travailler avec le gouvernement, la Banque mondiale et les autres partenaires pour pouvoir créer de la valeur sur place et créer des emplois dignes, productifs et durables. 

 

Le président français, Emmanuel Macron, appelle à un « New Deal » de financement des économies africaines. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

 

Toutes les initiatives sont les bienvenues. Nous sommes une institution internationale et nous sommes prêts à travailler avec tous les partenaires qui sont prêts à aider à développer les pays africains.

 

Mais pensez-vous qu’il y a vraiment urgence à avoir un new deal de financement des économies africaines dans le contexte actuel ?

 

Je pense qu’il y a urgence à avoir quelque chose pour l’Afrique. Regardez ce qui se passe au Sahel. Cette région est une bande qui protège d’autres pays qui sont plus au Sud et si les pays du Sahel cèdent, les autres Etats ne seront plus protégés. Donc, il y a vraiment urgence à faire quelque chose en Afrique. Comme vous l’avez vu en Afrique de l’Est, les problèmes d’insécurité sont passés du Kenya au Mozambique. Et si on ne fait rien, ça pourrait gangréner toute la région. Donc, c’est absolument urgent de faire quelque chose.

 

Le Covid-19 a mis les économies africaines à rude épreuve. Faut-il craindre un déficit de financement des économies africaines dans les deux prochaines années, comme certains le redoutent ?

 

En terme d’’impact, on peut dire que le Covid-19 a affecté tout le monde, y compris les pays africains, mais, un peu moins que ce qu’on avait pensé initialement. Je crois qu’il y a quelques pays qui auront des croissances positives comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire. Ce qui va avoir un impact sur la sous-région, notamment l’espace UEMOA. Le Burkina aussi aura une croissance positive de l’ordre de 0,6%. Cela veut dire que l’impact n’est pas aussi grave que les gens l’imaginaient. C’est vrai que cette maladie n’est pas encore vaincue, mais avec la vaccination en cours, notamment en Europe et certainement bientôt en masse dans les pays africains, on aura une immunité collective. Ce qui permettra de reprendre une vie normale et donc, une économie normale. Il n’empêche que cela va affecter les économies africaines parce qu’une année, même si on perd 1% de l’activité qui se traduit en une croissance qui passe de 5%, 6% à 0,6%, l’écart n’est pas négligeable. Mais, on espère que les choses vont revenir beaucoup plus vite à la normale. Mais personne ne peut prédire exactement comment cela va se passer parce qu’il y a des chercheurs qui disent que peut-être on se fera vacciner une seule fois et puis c’est fini, tandis que d’autres disent qu’il faudra se vacciner tous les ans. Cela veut dire que ce n’est pas encore très clair. Cependant, ce qui est clair, c’est que beaucoup d’efforts sont faits aussi bien par les Etats que par les partenaires techniques et financiers pour essayer de continuer à surveiller le Covid-19 et pouvoir se donner les moyens de réagir en fonction de l’évolution de la maladie afin de pouvoir maintenir une certaine stabilité dans les différents pays.

 

La SFI est-elle satisfaite de sa collaboration avec le gouvernement burkinabè ?

 

Le Burkina a toujours été un pays où nous sommes très présents et très satisfaits de notre collaboration. Comme je l’ai dit plus haut, les chiffres qu’on a faits au Burkina, sont les plus élevés dans les pays du Sahel. Les autres pays sont peu différents structurellement. Mais, dans les pays équivalents, le Burkina est le pays où on fait le plus et solidement.

 

A quoi cela est-il dû ? Est-ce à dire que le Burkina est un bon élève en matière de respect de certaines règles ?

 

Je pense que cela est dû à la performance économique du pays et à la possibilité de trouver des partenaires pour travailler. La SOFITEX est un exemple de succès en matière de réformes du secteur coton, qui nous a permis de travailler dans le pays. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. Il y a de bons exemples au Burkina.

 

 

« Notre souhait, c’est de pouvoir créer de la valeur, créer des emplois sur le long terme »

 

 

Quelles sont vos perspectives pour les années à venir ?

 

Notre souhait, c’est de pouvoir créer de la valeur, créer des emplois sur le long terme. C’est la seule façon de développer un pays. Et comment on y arrive ? C’est en s’organisant.  Déjà, il faut de l’énergie pour alimenter l’économie, parce que celle-ci tourne sur l’énergie. C’est un sujet important sur lequel on travaille. Il y a également les chaînes de valeur qu’il faut organiser. Déjà, on a le côté agriculture-production, mais on doit aussi voir comment est-ce qu’on facilite le développement de l’agro-industrie et ensuite organiser l’exportation de tous les produits qui sont transformés. Enfin, il faut que ceux qui ne sont pas dans l’industrie et la production lourde, c’est-à-dire le tissu économique, à savoir les PME, les entrepreneurs et les microfinances, qu’on puisse créer pour eux, un environnement des affaires favorable pour qu’ils puissent travailler de façon plus efficace pour créer de la valeur et des emplois. C’est un peu les gros chantiers que nous voyons pour l’avenir.  C’est pour cela aussi que nous sommes présents. En tant que partenaire, nous voulons être à l’écoute du nouveau gouvernement, l’accompagner dans le renouvellement et la mise en œuvre de son plan. Notre but, c’est de changer l’échelle de nos opérations, c’est-à-dire faire beaucoup plus dans les deux à trois années à venir, que ce qu’on fait aujourd’hui.

 

Avez-vous autre chose à ajouter que nos questions ne vous auraient pas permis de dire ?

 

C’est un plaisir d’être au Burkina et d’introduire notre Représentant qui est au Burkina depuis octobre dernier, Arnaud Ligan, Responsable Pays Burkina Faso.

 

Propos recueillis par Dabadi ZOUMBARA