dimanche, février 28, 2021
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Afrique

Comment expliquer la stabilité post-électorale en Côte d’Ivoire ?


Au delà des raisons de la réélection de Ouattara, la crise post-électorale prédite par certains observateurs n’est pas advenue, analyse Pierre d’Herbès, consultant en intelligence économique.

La candidature à un troisième mandat d’Alassane Ouattara, impromptue et fortement controversée, avait provoqué plusieurs heurts pré-électoraux l’été dernier dans le pays.

De même, l’implosion du RHDP et le départ du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié, l’exil de Guillaume Soro et la nature communautaire du reste de l’opposition laissaient entrevoir une élection sur une base ethnique similaire au scénario de 2000, avec pour conséquence une guerre civile dès 2002 et la partition Nord/Sud du pays jusqu’en 2011. Déjouant les pronostics, la situation post-électorale témoigne d’un calme relatif sans signaux majeurs d’instabilité.

Si certains heurts ont été constatés, ils restent de l’ordre de la donnée incompressible dans le cadre d’une telle élection. De facto, la situation semble sous contrôle. Même les départs du pays, largement relayés dans la presse internationale, sont restés très limités (3 200 personnes) dans un pays aux frontières pourtant poreuses.

Difficile de ne pas faire le lien avec le bilan d’Alassane Ouattara et de ne pas y voir une évolution des mœurs politiques dans le pays. Par ailleurs, la reconnaissance de la victoire du président sortant par la France, les Etats-Unis, la Chine mais aussi la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine (UA) ou l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), ne fait que renforcer sa position.

La candidature d’Alassane Ouattara fut une surprise pour une partie importante de la classe politique ivoirienne. Après dix ans au pouvoir, et compte tenu de son poids électoral, la perspective d’un troisième mandat était de nature à crisper ses opposants historiques. Plusieurs émeutes et affrontements furent ainsi à déplorer, notamment dans le sud et au centre du pays : en pays Kru (Bété…) et Akan (Baoulé et lagunaires) – zones de soutien aux principaux opposants (Laurent Gbagbo et Henri Bédié).

La nature communautaire de ces heurts, notamment entre sudistes natifs et immigrés venus du nord du pays, prouve que la donne ethnique est toujours vive (changements démographiques, conflits fonciers ou même religieux). Mais force est de constater que le gouvernement a très vite tenté de les résorber sans les instrumentaliser, au profit d’une politique d’appel au dialogue et à la réconciliation.

C’est dans cette optique qu’Hamed Bakayoko, Premier ministre et directeur de campagne d’Alassane Ouattara, s’est lancé en août dans une tournée dans le sud du pays, destinée à rencontrer la plupart des instances communautaires et la jeunesse locale pour rappeler le principe d’unité nationale et la cohabitation pacifique. L’occasion aussi de mettre en avant le bilan économique positif du gouvernement (infrastructures, raccordement au réseau électrique) dans une région pourtant acquise à l’opposition. Une posture qui jurait d’ailleurs nettement avec la polarisation ethnique employée au même moment, en Guinée par le Président Alpha Condé.

Si la tentative d’Henri Konan Bédié de faire obstruction au résultat du scrutin via la création d’un «Conseil national de transition» a logiquement entraîné une réaction policière et judiciaire selon les ministres de la Sécurité et de la Justice, tous les ponts ne sont pas coupés et la logique n’est pas à l’affrontement. Preuve en furent les échanges téléphoniques entre Hamed Bakayoko et Laurent Gbagbo, qui témoignent de la volonté des deux partis de négocier, tout en isolant de facto le PDCI. Ces derniers jours, la levée de l’exil de Laurent Gbagbo participe également de cette volonté de pacification du jeu politique national.

L’action des forces de sécurité La rôle des forces de sécurité a été primordial. 

Ces dernières ont assuré une sûreté d’ensemble durant toute la durée des élections (35 000 personnels déployés). Ayant reçu en dotation des armes majoritairement non-létales, aucun débordement ne fut à déplorer. Une réussite conforme aux objectifs affichés par le gouvernement depuis les manifestations bien plus violentes de juin dernier. Une réussite qui atteste que la Réforme du secteur de la sécurité (RSS) ivoirienne, sur son volet policier, est en bonne voie même si encore inachevée.

Concernant les armées, l’appel de l’ancien leader de la rébellion «nordiste» et ex-Premier ministre Guillaume Soro à la mutinerie a pu faire craindre à une crise similaire au coup d’Etat de 1999 ou aux mutineries des anciens «com’zones», intégrés aux armées en 2017. Or les armées ivoiriennes n’ont pas encore réagi et plusieurs indicateurs laissent penser qu’elles maintiendront cette posture – un point de vue partagé par Sylvain N’Guessan, directeur de l’institut de stratégie d’Abidjan. C’est un signal fort de stabilité pour une institution historiquement très politisée, a fortiori depuis 2011 qui vit l’intégration de nombreux éléments ex-rebelles du nord, les fameux «com’zones», des Forces armées des forces nouvelles (FAFN).

Cette discipline des Forces armées de Côte d’Ivoire (FACI) peut être interprétée comme la réussite des réformes enclenchées depuis 2017 par Hamed Bakayoko en tant que ministre de la Défense. Ces réformes eurent pour but de purger les éléments perturbateurs au sein des troupes et des chaînes de commandement tout en améliorant les conditions de vie, de recrutement et d’entraînement des soldats. De facto, cette neutralité des armées dans une lutte politique et ethnique est un jalon important dans la résilience institutionnelle du pays. A fortiori quand les réformes opérées ont souvent favorisé d’ex-loyalistes du régime de Gbagbo au détriment d’alliés idéologiques ou ethniques d’Alassane Ouattara.

Evolution de la donne ethnique du pays ? 

Le contexte de l’élection de 2020 ne peut donc être interprété comme une répétition des crises passées. Car si la donne ethno-électorale semble toujours la tendance de fond, les alliances ethniques, elles, semblent avoir changé. En témoignent les virulentes volte-face de Guillaume Soro (allié historique «nordiste»/Sénoufo) et d’Henri Konan Bédié, appelant à demi-mot à une nouvelle guerre civile. Au même moment, l’ancien ennemi commun, Laurent Gbagbo, toujours très populaire, appelle à la pacification et à la négociation avec le président élu.

Reste que la donne ethnique semble avoir nettement évolué compte tenu des chiffres du scrutin, qui témoignent d’un réel élargissement de la base sympathisante d’Alassane Ouattara. Pour rappel, l’élection de 2000, qui avait porté Gbagbo au pouvoir (via les Kru et les ethnies lagunaires) avait fait l’objet de près de 70% d’abstention (46% en 2020).Une situation due à la mise au ban des principaux leaders politico-ethniques, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié. Dès lors, en 2020, avec près de 54% de participation, on peut avancer que le degré de suivisme au boycott électoral lancé par l’opposition fut bas. La situation est également favorable comparée aux résultats de l’élection de 2015, qui avait connu un taux de participation similaire alors même que le Front populaire ivoirien (FPI) était le seul parti à boycotter le scrutin.

Regard Sur l’Afrique avec RT France par Pierre d’Herbès

Pierre d’Herbès est le fondateur de d’Herbès conseil (dHC). Diplômé de la Sorbonne Paris-IV et de l’Ecole de guerre économique (EGE), il a notamment travaillé dans le conseil en affaires et relations publiques et est spécialisé en questions de défense, d’énergie et de relations internationales



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