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Que peut faire encore la CEDEAO ?

Une mission ministérielle de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), conduite par la Ghanéenne Shirley Ayorkor, est arrivée à Abidjan le 18 octobre dernier, dans la matinée, pour tenter d’apaiser les vives tensions préélectorales en Côte d’Ivoire, nées de la décision assumée du président sortant, Alassane Ouattara, de se présenter à la présidentielle du 31 octobre prochain, pour la troisième fois consécutive. Les missi dominici de l’instance sous-régionale ont rencontré à cet effet et  au pas de course, les candidats officiels au prochain scrutin, le Premier ministre ivoirien et les membres de son gouvernement ainsi que certains ambassadeurs accrédités auprès de la Côte d’Ivoire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les lignes n’ont pas bougé malgré les appels au calme et au fair-play politique lancés aux différents acteurs, et il est à craindre que le climat déjà électrique sur le terrain, s’alourdisse davantage au fur et à mesure qu’approchera la date fatidique du 31 octobre. Les échauffourées à Bongouanou dans le fief supposé de l’un des candidats de l’opposition, Pascal Affi Nguessan, et les propos arrière-gardistes à caractère tribaliste enregistrés çà et là, ces derniers temps, sont la parfaite illustration des risques réels de déflagration si l’élection présidentielle est organisée en l’état, c’est-à-dire sans un minimum de consensus entre les différents protagonistes. Toutes les initiatives, comme celle de la CEDEAO, sont donc a priori louables pour préserver la paix en Côte d’Ivoire dans ce contexte potentiellement explosif, quand bien même la marmite contenant les ingrédients des affrontements avant, pendant et après le scrutin, mijote et ronronne depuis la candidature de Ouattara pour un 3e  mandat. Seulement, voilà : les positions semblent tellement tranchées qu’à une dizaine de jours de l’élection, il est quasiment impossible de trouver un modus vivendi qui éviterait une crise post-électorale lourde de conséquences pour ce pays qui en a déjà fait les frais dans un passé récent.

 

Si les choses restent en l’état, Alassane Ouattara va rouler en roue libre vers son 3e  mandat

 

La surdité, pour ne pas dire le nombrilisme des leaders politiques ivoiriens face au risque de naufrage collectif, aurait pu être pallié par la diplomatie préventive de la CEDEAO et de la communauté internationale, mais rien que la présidentielle, hier en Guinée-Conakry avec Alpha Condé comme candidat à un 3e  mandat, vient rappeler  que   l’institution régionale a atteint le degré achevé d’incompétence en matière de prévention de crise politique dans notre sous-région. Ceux qui croient naïvement que la CEDEAO pourrait faire entendre raison à ces politiciens autistes de la Côte d’Ivoire avant le jour-J, devraient avoir un peu de jugeote pour savoir que si l’Organisation n’a quasiment pas pipé mot dans la situation pourtant hautement inflammable de la Guinée-Conakry, elle ne fera ou ne pourra rien dans le cas de la Côte d’Ivoire. C’est, du reste, cette stratégie du silence qui fait que beaucoup de citoyens des pays membres la considèrent comme un artifice institutionnel toujours ferme par principe contre d’éventuels putschistes, mais asymétriquement très débonnaire quand il s’agit de défendre la corporation des chefs d’Etat civils qui la constituent. L’opposition ivoirienne, apparemment en panne de stratégies pour faire reculer un Alassane Ouattara visiblement imperturbable et serein, pourrait peut-être attendre plus qu’il n’en faut de la CEDEAO. Mais la vérité est que plus rien n’arrêtera le processus en cours, même pas un coup d’Etat dont pourraient rêver les adeptes de la courte échelle, au regard de l’intransigeance de la communauté internationale, à commencer par cette même CEDEAO vis-à-vis de ce mode d’accession au pouvoir. On comprend donc difficilement le refus du dialogue et de la main tendue du pouvoir par les ténors de cette opposition, alors qu’ils n’ont pas intérêt, pour ainsi dire, à durcir le bras de fer en appelant ouvertement leurs militants à envahir les rues, avec tout ce que cela suppose évidemment comme dégâts matériels et pertes en vie humaines. Du coup, on s’interroge sur l’efficacité de cette stratégie ponce-pilatiste qui consiste à instrumentaliser des cyber-activistes vivant hors du pays, pour créer le désordre, tout en clamant leur légalisme et leur respect des institutions de la République. Une chose est sûre, si les choses restent en l’état, Alassane Ouattara va rouler en roue libre vers son 3e  mandat, face aux têtes d’affiche de l’opposition  qui promettent  d’être aux abonnés absents le 31 octobre, et à un candidat, Kouadio Konan Bertin, dont le principal défi sera d’obtenir les 5% de suffrages requis pour le remboursement de sa caution. On espère bien qu’en désespoir de cause, les différents protagonistes ne vont pas tirer sur le malade convalescent qu’est la Côte d’Ivoire, avec cette arme dévastatrice de l’ivoirité qui a fait tant de dommages à leur pays ces vingt dernières années. Mais on espère surtout qu’ils ne seront pas suivis, le cas échéant, car beaucoup d’Ivoiriens n’approuvent plus cette stratégie du chaos et ne sont plus prêts à s’offrir comme chair à canon pour des hommes politiques sans idéal et sans amour véritable pour leur pays. 


Hamadou GADIAGA