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RDC : La nuit où Kabila a imposé Tshisekedi au monde entier


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RDC : La nuit où Kabila a imposé Tshisekedi au monde entier

RDC : La nuit où Kabila a imposé Tshisekedi au monde entier

Le 17 janvier 2019, 9 présidents africains appellent à suspendre la proclamation des résultats de la présidentielle. Le 19, pourtant, la Cour constitutionnelle passe outre cet appel et proclame la victoire de Félix Tshisekedi. Enquête sur la manière dont Kabila s’y est pris pour l’imposer.

Le 10 janvier 2019. 3 heures du matin. La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) annonce la victoire de Félix Tshisekedi lors de l’élection présidentielle du 30 décembre. Une annonce qui suit celle, interminable, du verdict des élections provinciales, scrutin lors duquel les candidats du Front commun pour le Congo (FCC), la plateforme politique de Joseph Kabila, réalisent une razzia digne des plus belles républiques bananières.

La victoire de Félix Tshisekedi doit encore être confirmée par la Cour constitutionnelle qui devra étudier les éventuels recours.

Dans les rangs de l’UDPS et de l’UNC, les deux partis associés au sein de la plateforme Cach (Cap pour le Changement) de Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, c’est la fête. Dans les rangs des kabilistes, c’est la résignation. Au sein du regroupement Lamuka, qui portait la candidature de Martin Fayulu, soutenu à bout de bras par Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, c’est la douche froide.

Depuis le 2 janvier et la fuite des premiers résultats de la présidentielle, toutes les estimations donnent un net avantage au candidat Fayulu. Félix Tshisekedi et Emmanuel Shadary, le candidat de Kabila (empêché de se représenter par la Constitution congolaise après deux mandats successifs), sont au coude à coude mais loin, très loin, de Fayulu.

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Face à ces données, la communauté internationale craint un embrasement. Les Etats-Unis dépêchent, le 5 janvier, un bataillon de 80 hommes au Gabon. Dans une lettre adressée à des dirigeants du Congrès, le président Donald Trump indique qu’ils resteraient “dans la région jusqu’à ce que la situation en RDC ne nécessite plus leur présence”. Mais Washington est confronté à cette époque au shutdown de l’administration. La marge de manœuvre politique est restreinte.

Kabila dispose des résultats dès le jour du scrutin

“Dès le 30 décembre au soir, grâce aux machines à voter, le clan Kabila a les chiffres. Il sait que le candidat de Lamuka est largement en tête”, explique un ancien ministre du gouvernement de Bruno Tshibala. “Corneille Nangaa et Norbert Bashengezi, les patrons de Ceni (chargée d’organiser le scrutin) ont été appelés chez Kabila en soirée pour lui donner les premières tendances. Ils ont été obligés de reconnaître que Shadary n’avait pas gagné et ont dû lâcher le nom de Fayulu”, poursuit une autre source proche de l’ancien président.

Martin Fayulu, pour Kabila, c’est “imbuvable”. Le candidat n’a jamais caché qu’il ne ferait “pas de cadeau” au président sortant. Le clan Kabila commence à étudier différents scénarios. Soit il impose coûte que coûte son candidat, soit il se choisit “son” vainqueur.

“Dans les heures qui suivent, après une rencontre entre Thambwe et Tshisekedi, une première réunion est organisée avec Félix Tshisekedi”, explique un autre habitué de la ferme présidentielle de Kingakati. “Félix, emmené par Fortunat Biselele (alias Bifor, devenu depuis conseiller privé de la présidence et personnage aussi central que discret de l’échiquier présidentiel), arrivera avec deux heures de retard. Kabila est furieux mais il sait qu’il doit envisager de travailler avec lui. Nangaa est aussi présent. Kabila lui demande de présenter les résultats à Tshisekedi. Kabila évoque alors pour la première fois le scénario de sa victoire à un Tshisekedi incrédule”.

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Rien n’est encore définitif. Tshisekedi ne fait pas l’unanimité. Dans le premier cercle des kabilistes, beaucoup doutent de sa “loyauté”. Le général John Numbi est chargé de prendre contact avec Fayulu pour voir si le candidat de Lamuka serait disposé à mettre de l’eau dans son vin. Fayulu snobe les appels du général. Le 4 janvier, Kabila contacte Mme Zerrougui, la représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies et cheffe de la Monusco. Il lui demande de tester Martin Fayulu. La rencontre se tiendra chez Fayulu. La cheffe de la Monusco interroge le candidat de Lamuka sur les garanties qu’il peut donner à Joseph Kabila quant à son avenir.

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Fayulu, donné comme large vainqueur par différentes fuites de résultats, reste inflexible. “Il restera sourd à tous les conseils, même ceux venus de Lamuka, la plateforme qui l’a soutenu tout au long de la campagne. Même quand ceux-ci lui demanderont de ne pas introduire de recours devant la Cour constitutionnelle et de mobiliser la rue pour obtenir la vérité des urnes qu’il revendique tant.”

Réunion au sommet à Addis-Abeba

Le 10 janvier, au milieu de la nuit, le verdict, provisoire, tombe. Corneille Nangaa donne Félix Tshisekedi gagnant avec 7 051 013 voix, soit 38,57 %. Il devance Martin Fayulu (6 366 732 voix) et Emmanuel Shadary (4 357 359 voix). L’annonce est provisoire, c’est à la Cour constitutionnelle que reviendra l’annonce officielle du verdict de ce scrutin, le 19 janvier.

Le 15 janvier, le Financial Times annonce la victoire de Fayulu. Le quotidien britannique base son analyse sur des données de la Ceni qui ont fuité et sur celles de l’Église catholique, qui a déployé 40 000 observateurs le jour du scrutin.

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Deux jours plus tard, le président en exercice de l’Union africaine, le Rwandais Paul Kagame convoque une réunion d’urgence à Addis-Abeba, en Éthiopie, le siège des institutions africaines. Un seul point à l’ordre du jour  : les élections en RDC. Autour de la table : les présidents Alpha Condé (Guinée), Idriss Déby (Tchad) Hage Geingob (Namibie), Joao Lourencço (Angola), Yoweri Museveni (Ouganda), Edgar Lungu (Zambie), Cyril Ramaphosa (Afrique du Sud) et Paul Kagame (Rwanda). Une délégation de la RDC est présente mais ne peut assister à la réunion des chefs d’État. Les neuf présidents vont débattre pendant plus de 4 heures. La tension est vive. Museveni ne cache pas son incompréhension. “Comment un président peut-il être élu alors qu’aucun de ses candidats n’est passé aux législatives ?”, interroge-t-il ? Tous les chefs d’État tombent d’accord sur un point : les résultats provisoires proclamés par la Ceni “ne sont pas conformes à la réalité”. Le nom de Fayulu est sur toutes les lèvres. “Tous les présidents dans cette salle disposaient des vrais résultats ou au moins des tendances claires”, explique une autre source, présente ce jour-là à Addis-Abeba.

En début de soirée, un communiqué est publié. Il est cinglant pour Kinshasa. “Les chefs d’État et de gouvernement présents à la réunion ont conclu à des doutes sérieux quant à la conformité des résultats provisoires, proclamés par la Ceni, avec le verdict des urnes. En conséquence, les chefs d’État et de gouvernement ont appelé à la suspension de la proclamation des résultats définitifs. Les chefs d’État et de gouvernement ont convenu d’envoyer prochainement en RDC une délégation de haut niveau comprenant le président de l’Union et d’autres chefs d’État ou de gouvernement, ainsi que le président de la Commission de l’UA, pour dialoguer avec toutes les parties prenantes congolaises, en vue de parvenir à un consensus sur le moyen de sortir de la crise post-électorale dans le pays…”

Dans la foulée, on apprend que cette délégation de “haut-niveau” composée des présidents rwandais, sud-africain, angolais, tchadien et namibien et du président de la commission de l’UA Moussa Faki, sera à Kinshasa le lundi 21 janvier.

Dans la soirée du 17 janvier, la plupart des chefs d’État rentrent chez eux.

Kagame inflexible

À Kinshasa, Kabila est fou furieux mais il ne perd pas de temps. Il organise son lobbying et cible deux États ; le Rwanda et l’Afrique du Sud. Cyril Ramaphosa, le président sud-africain qui a participé à une réunion de la Communauté des États d’Afrique australe (SADC) à d’Addis-Abeba, avant la réunion convoquée par Paul Kagame, s’était alors montré très conciliant à l’égard du processus électoral en RDC. À l’Onu, la délégation sud-africaine a aussi permis de postposer une réunion du Conseil de sécurité qui devait porter sur ce scrutin et s’annonçait critique pour Kinshasa.

Le même soir, une délégation congolaise débarque à Kigali. Elle est emmenée par Kalev, le patron des Renseignements, exécuteur patenté des basses œuvres de la kabilie. Il est notamment accompagné par Nehemie et Beya. À leur arrivée, ils sont accueillis par James Kabarebe, ex-ministre de la Défense, démis de sa charge le 18 octobre 2018, après dix années à ce poste. La délégation lui dresse le tableau de la situation. Kabarebe leur confie qu’il est favorable au choix de Félix Tshisekedi et enjoint les Congolais d’aller convaincre Kagame. Le président rwandais, qui n’est plus depuis longtemps le “meilleur ami” de Kabila, va les écouter avant de les éconduire en leur demandant de ne rien faire. “Nous serons à Kinshasa lundi”. Avant de remonter dans leur avion, les Congolais retrouvent Kabarebe qui leur conseille de “foncer” en les rassurant :“On n’interviendra pas. Une fois que vous aurez confirmé Thisekedi, tout se calmera”.

Parallèlement, Kabila téléphone à l’ancien président sud-africain Jacob Zuma. Les deux hommes entretiennent d’excellentes relations (économiques). Zuma se rend en pleine nuit chez son successeur Cyril Ramaphosa. Ensemble, ils téléphonent à Kabila. Ce dernier explique qu’il reconnaît sa défaite et celle de son camp mais qu’il ne peut envisager la victoire de Fayulu. “Sa victoire, c’est mon exil ou ma mort. Je ne peux pas accepter”. Il enchaîne : “J’ai déjà la solution. J’ai déjà proclamé provisoirement Félix Tshisekedi, je peux le confirmer et sauver la situation.” Plus menaçant, il explique : “Si on m’impose Fayulu, ce sera le bain de sang. Arrêtez votre mission, ne venez pas à Kinshasa et tout sera réglé”.

L’année 2019 qui vient de débuter est capitale pour Ramaphosa qui espère une réélection à la tête de l’État. Si Zuma, englué dans des affaires de corruption, a perdu de sa superbe, il a gardé de solides relais au sein de l’ANC, le parti de Nelson Mandela. Ramaphosa ne veut pas entrer en conflit ouvert avec lui. Le Congo ne vaut pas une crise politique en Afrique du Sud et la vérité des urnes ne doit pas faire naître le chaos en RDC.

Kabila est rassuré. Il peut poursuivre son scénario.

Le samedi 19 janvier, la Cour constitutionnelle est convoquée à Kinshasa. L’audience est prévue à 15 heures. Elle ne débutera finalement qu’à… 23 h 30. La Cour considère que la demande de correction des résultats introduite par la Dynamique de l’opposition de Martin Fayulu est “recevable mais non fondée, faute de preuve”. Les juges estiment que la demande du recomptage des voix est “absurde” et que la demanderesse n’a apporté aucune preuve. “Seule la Ceni a produit des résultats authentiques et sincères”, selon le juge constitutionnel Noël Kilomba, qui a repris l’essentiel des arguments de la… Ceni.

Comment vont réagir les États africains, notamment ceux qui avaient appelé à un report de cette annonce ? Le scénario a été mis en place depuis l’Afrique du Sud. C’est le président namibien, largement dépendant de l’Afrique du Sud et qui dirige alors la SADC, qui est chargé d’éteindre tout éventuel début d’incendie régional en reconnaissant rapidement la victoire de Tshisekedi. “Au nom de la SADC, et en mon nom propre en tant que président, nous félicitons le président élu de la RDC Félix Tshisekedi, après les élections du 30 décembre et l’arrêt de la Cour constitutionnelle du 19 janvier”, écrit dans son communiqué le président Hage G. Geingob qui avait pourtant signé, deux jours plus tôt, l’appel à la “suspension” de la proclamation des résultats électoraux en RDC et en faveur de l’envoi d’une délégation à Kinshasa. Le président tanzanien, Magufuli, proche des Kabila lui emboîtera le pas, suivi du Burundais Nkurunziza, autre proche du régime congolais, trop heureux du revers infligé à son ennemi Kagame. Le Kenya suit. Il faut dire que le président Uhuru Kenyatta et son “opposant” Raïla Odinga ont joué un rôle central dans l’avènement de Tshisekedi. C’est en effet à Naïrobi que le duo Tshisekedi-Kamerhe a lancé le mouvement Cach, fin novembre 2018 après que les deux hommes aient renié leur signature pour soutenir Martin Fayulu au sein de Lamuka.

“Fayulu a mal joué. Game over”, écrira un futur conseiller de Tshisekedi. Le cinquième président de la RDC sera définitivement installé le 24 janvier. La voix des Congolais n’aura eu aucun poids dans ce jeu de dupes à l’échelle continentale.

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Avec La Libre Afrique

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