Mafia d’Etat, armes, corruption… le Soudan du Sud se noie dans son pétrole
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Mafia d’Etat, armes, corruption… le Soudan du Sud se noie dans son pétrole


Mafia d’Etat, armes, corruption… le Soudan du Sud se noie dans son pétrole

Mafia d’Etat, armes, corruption… le Soudan du Sud se noie dans son pétrole

Le 17 septembre, le Soudan du Sud a obtenu un prêt de 600 millions de dollars auprès de la Chine. D’après les autorités, cet appui servira à « couvrir les frais de paiement des salaires des fonctionnaires pour les six prochains mois ».

Une situation jugée honteuse par l’opinion publique locale quand on sait que ce pays possède de vastes réserves de pétrole et un potentiel économique parmi les plus importants du continent. Malheureusement, la plus jeune démocratie du monde croule sous le poids de la mauvaise gestion et de la grande corruption. Plongée au cœur d’un système où le pétrole qui coule à flots emporte les rêves de développement de 13 millions de Sud-soudanais.

En 2011, date de la création de la nouvelle fédération née de la sécession avec le Soudan, ses 12 millions d’habitants nourrissaient l’espoir d’une nation unie et prospère qui profitera pleinement de ses immenses réserves de pétrole dans un climat de paix. On estime les gisements prêts à être exploités à plus de 4 milliards de barils.

L’espoir d’une nation unie et prospère.

Mais très vite, en 2013, le président Salva Kiir et son vice-président Rieck Machar tombent en désaccord sur la date d’une conférence portant sur la réconciliation nationale. Un événement censé apaiser les tensions entre leurs différentes ethnies, préalable pour construire une nation. Le premier accuse le second d’avoir tenté un coup d’Etat et le limoge, lui et tout le gouvernement. Le second en retour, accuse le premier d’avoir des « tendances dictatoriales ». S’en suivra une rixe sans fin entre forces gouvernementales et rébellion commandée par Machar. Les affrontements feront plus de 400 000 morts et 4 millions de déplacés en cinq ans. Ceci, avant qu’un accord de paix ne vienne enfin siffler la fin des combats.

Les affrontements feront plus de 400 000 morts et 4 millions de déplacés en cinq ans. Ceci, avant qu’un accord de paix ne vienne enfin siffler la fin des combats.

Au milieu de ce chaos, le pouvoir exécutif a été géré dans le plus grand désordre et l’opacité, entraînant l’instauration de l’un des systèmes les plus corrompus du monde.

L’un des systèmes les plus corrompus du monde.

Dans son rapport 2018, Transparency International, a d’ailleurs, placé le pays au 178e rang dans le classement des pays les plus corrompus du monde. 180 pays ont été étudiés dans ce cadre. Et ce ne sont pas les scandales qui manquent.

L’argent du pétrole nourrit la violence

Début 2017, un rapport des Nations Unies a montré que les recettes pétrolières qui ont affiché 243 millions de dollars entre mars et octobre 2016, ont quasiment été réinjectés dans l’achat d’armement pour lutter contre la rébellion de Machar.

Un PIB par habitant de près de 240 dollars.

Ce système qui perdure depuis 2013, malgré un embargo européen sur les armes, a permis au pays de constituer une armée qui compte parmi les plus puissantes du continent. Paradoxal pour l’un des pays les plus pauvres du monde avec un PIB par habitant de près de 240 dollars.

Début 2017, un rapport des Nations Unies a montré que les recettes pétrolières qui ont affiché 243 millions de dollars entre mars et octobre 2016, ont quasiment été réinjectés dans l’achat d’armement pour lutter contre la rébellion de Machar.

Dans son classement 2019 des puissances militaires africaines, l’Organisation Global Fire Power (GFP) classe le Soudan du Sud à la 24e position en matière de défense.

En ce qui concerne l’embargo, il aurait été contourné en complicité avec l’Ouganda voisin selon le groupe d’investigation basé au Royaume-Uni Conflict Armament Research (CAR). Plus précisément, les enquêtes de la CAR lui ont permis de révéler que Juba a demandé l’aide du gouvernement ougandais pour acheminer dans le pays, des armes en provenance de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Slovaquie. Or, l’Union européenne (UE) a étendu au Soudan du Sud l’embargo sur les armes qu’il avait imposé au Soudan en 1994.

Plus précisément, les enquêtes de la CAR lui ont permis de révéler que Juba a demandé l’aide du gouvernement ougandais pour acheminer dans le pays, des armes en provenance de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Slovaquie.

« Nous avons des traces écrites depuis le lieu de fabrication, en passant par l’exportation vers l’Ouganda, le détournement vers le Soudan du Sud et la récupération des armes sur les champs de bataille (…) Ces armes sont arrivées à Kampala entre 2014 et 2015 », a indiqué James Bevan, directeur de la CAR.

Mais pendant que Juba fait son shopping, 5,5 millions de Sud-soudanais meurent de faim au Darfour et des pays donateurs se mobilisent pour lever des fonds afin de venir en aide à ces populations. Cette famine faut-il le rappeler, est l’une des nombreuses conséquences de la spirale de la violence dans laquelle est plongé le pays depuis 2013.

Mais pendant que Juba fait son shopping, 5,5 millions de Sud-soudanais meurent de faim au Darfour et des pays donateurs se mobilisent pour lever des fonds afin de venir en aide à ces populations.

Il faut souligner que le pays tire 98% de ses revenus de la vente de l’or noir. D’ailleurs, la société publique du pétrole (Nilepet) a été accusée par Sentry, un groupe d’enquêtes piloté par l’acteur américain Georges Clooney et l’ONG Global Witness, d’être la principale source de financement de la guerre. « Depuis 2013, des millions de dollars de revenus pétroliers de la société publique ont été versés sur les comptes des services de sécurité, de politiciens pro-régime, de responsables militaires, d’agences gouvernementales et à des entreprises appartenant à des politiciens et à des membres de leur famille pour nourrir la crise. L’argent aurait également servi à financer une milice fidèle à Juba, qui est accusée de violations des droits de l’Homme », lit-on dans un rapport cosigné par les deux organisations.

Des millions de dollars de revenus pétroliers détournés.

Sur ces décaissements, il y en a eu un de 80 millions de dollars qui a particulièrement retenu l’attention. Selon les documents obtenus par Sentry, cette somme a été versée à une milice avec pour motif le « maintien de la sécurité ». Alors que l’affaire fait grand bruit auprès des partenaires financiers du pays, Yiey Puoch Lur, directeur des relations publiques de Nilepet, a dénoncé « des propos mensongers ».

Au Soudan du Sud, l’état du réseau routier est tel qu’il faut 3 jours à un pick-up pour parcourir 1 000 km entre Juba et Bentiu, au Sud.

Lur a également accusé les deux entités d’avoir falsifié le registre de paie de l’entreprise. S’il n’a pas formellement nié l’existence de ces 80 millions de dollars, le responsable a fait remarquer que cette somme a plutôt été mobilisée pour la réalisation de projets communautaires tels que les routes, les écoles et les hôpitaux. Et de conclure : « nous ne pouvons pas financer la milice, cela ne fait pas partie de notre travail ».

Un circuit opaque des pétrodollars

«Nous avons découvert que les revenus provenant du pétrole ne sont pas déposés dans la banque du Sud-Soudan. Nous avons été surpris en tant que représentants du peuple à la lecture des conclusions de l’enquête. Cela signifie qu’il n’y a rien dans la banque et qu’elle ne sert à rien sinon quelques fonds provenant d’organisations internationales et des banques ». Ces déclarations sont celles d’un membre  du Comité parlementaire responsable de la planification financière et économique du Soudan du Sud, en date du 30 août 2017 au quotidien local Sudan Tribe. Il a souhaité garder l’anonymat pour éviter d’éventuelles représailles.

«Nous avons découvert que les revenus provenant du pétrole ne sont pas déposés dans la banque du Sud-Soudan ».

L’intervention a choqué l’opinion nationale. Les dirigeants ont même été interpellés pour réagir sur la question mais rien n’y fit.

Le 24 mars 2019, une source confidentielle des services de renseignement sud-soudanais a confié à l’agence de presse SSNA de la Syrie que la commercialisation du pétrole est gérée par un groupe de trois personnes proches du président Kiir. Selon ses explications, les hommes qui bénéficient de la confiance absolue du dirigeant, sont ceux qui dirigent le processus de vente du brut sur les marchés. Il leur a aussi été donné des pouvoirs illimités pour agir dans ce sens, ce qui fait du ministre et des responsables de Nilepet des marionnettes qui exécutent les consignes des trois hommes. « Ce sont eux qui négocient et paraphent les accords de vente du brut avec les firmes internationales et les gouvernements étrangers. Ils disent au ministère du Pétrole quoi faire. Ces gens fonctionnent comme une mafia », a expliqué la source dans une interview choc.

« Ce sont eux qui négocient et paraphent les accords de vente du brut avec les firmes internationales et les gouvernements étrangers. Ils disent au ministère du Pétrole quoi faire. Ces gens fonctionnent comme une mafia »

Dans cette configuration, la question se pose de savoir quel est le rôle des compagnies productrices. A cette interrogation, la source répond « toutes les compagnies pétrolières étrangères font plus confiance à ces trois personnes qu’à notre ministère du Pétrole. Ce qui est troublant, c’est le fait qu’ils collectent généralement d’énormes prêts auprès des compagnies pétrolières en échange de la vente de pétrole ».

L’endettement frôle les sommets

Les informations sur le circuit des recettes pétrolières surviennent dans un contexte où une semaine plutôt, le FMI a averti Juba que l’accumulation des prêts garantis par le pétrole menace les efforts de relance économique et de retour à la paix. L’institution a indiqué que ces prêts sont généralement conclus « sans transparence », ce qui empêche le gouvernement d’effectuer les dépenses nécessaires pour maintenir l’économie à flot.

Salva Kiir et Rieck Machar, les deux protagonistes du désastre, appellent à la réconciliation.

Une enquête isolée d’Associated Press montre, pour sa part que le Comité chargé de superviser la mise en œuvre de la paix a approuvé au moins 185 millions de dollars de prêts pétroliers sur les dernières années. De l’argent essentiellement dépensé en achats de voitures, ajoute l’agence de presse américaine.

Un mois plus tard en avril, la société pétrolière Sahara Energy qui exploite quelques gisements dans le pays a déclaré avoir accordé un prêt de 600 millions de dollars au gouvernement pour l’aider à financer les efforts de relance du processus de paix. Les deux parties sont en négociation depuis plusieurs mois pour l’installation d’une centrale thermique de 530 MW.

Quelques mois plutôt, en janvier, le ministre adjoint des Affaires Etrangères, Deng Dau Deng a exprimé un besoin de près de 20 millions de dollars pour mettre en application l’accord de paix. Ces investissements sont prévus pour la construction d’infrastructures routières, sociocommunautaires, l’autonomisation des femmes etc.

En avril 2019, la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) a laissé entendre qu’elle accordera un nouveau financement de 500 millions de dollars au Soudan du Sud. Une enveloppe qui à mettre en place des projets de transmission d’énergie électrique, d’infrastructures et d’agriculture. Pour rappel, le pays avait déjà empoché un financement de 200 millions de dollars de ce même partenaire.

En 2017, la dette publique affichait environ 8 milliards de dollars. C’est plus de 80% du PIB. En 2013, avant le début de la guerre civile, la dette publique était d’environ 2 milliards de dollars. En quatre ans, la dette a donc été multipliée par 4.

En 2017, la dette publique affichait environ 8 milliards de dollars. C’est plus de 80% du PIB. En 2013, avant le début de la guerre civile, la dette publique était d’environ 2 milliards de dollars. En quatre ans, la dette a donc été multipliée par 4.

Une mauvaise gestion des ressources pétro-gazières

Le Soudan du Sud qui peine à fournir de l’électricité à sa population, a signé en juillet 2019 avec le Kenya, un protocole d’accord d’échange de gaz naturel extrait de ses bassins pétrolifères contre de l’électricité. Le gouvernement est aussi à la base de l’accord avec la Banque chinoise d’import-export (Eximbank China) pour livrer 10 000 barils de pétrole par jour contre la construction de deux grands axes routiers : Nadapal-Torit-Juba et Juba-Rumbek-Wau. Cette gestion des ressources énergétiques vient donner du crédit aux derniers classements de l’Indice de gouvernance des ressources naturelles qui place le pays parmi les plus mauvais élèves africains.

Cette gestion des ressources énergétiques vient donner du crédit aux derniers classements de l’Indice de gouvernance des ressources naturelles qui place le pays parmi les plus mauvais élèves africains.

Les plus mauvais élèves africains en matière de gouvernance des ressources en hydrocarbures sont l’Ouganda, le Nigéria, le Congo, l’Egypte, le Gabon, l’Angola, le Tchad, l’Algérie et le Soudan du Sud. Selon l’Institut, leur gouvernance dans ce domaine est médiocre. Pour ces pays, explique le document, « des procédures et pratiques sélectives et minimales sont en place pour gérer les ressources naturelles, mais il manque la plupart des éléments nécessaires pour que les citoyens puissent profiter de la richesse dérivée des ressources extractives ».

Curieusement, en août dernier, le président Salva Kiir a mis en garde les compagnies pétrolières opérant dans le secteur pétrolier au Soudan du Sud contre la mauvaise gestion. « Je ne tolérerai aucune activité irresponsable des compagnies pétrolières au Soudan du Sud », a-t-il proféré…

Par RSA Avec AE – Olivier de Souza



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