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La junte aura-t-elle le peuple à l’usure ?

Le médiateur dans la crise soudanaise, l’Ethiopien Mahmoud Drir, représentant le Premier ministre, Abiy Ahmed, a annoncé, le 11 juin dernier, dans la soirée, la levée du mot d’ordre de désobéissance civile que l’opposition soudanaise avait lancé suite au massacre de la place de Colombie à Khartoum. Cette évolution importante dans le divorce intervenu entre le Conseil militaire de transition et l’Alliance pour la liberté et le changement, intervient après que la junte a accepté la libération des prisonniers politiques et le retour à la table des négociations.  Même si l’on est encore loin d’une sortie de crise, l’on peut déjà tresser des lauriers au médiateur éthiopien qui, non seulement est sur le point de réussir le pari de renouer le fil du dialogue entre les frères ennemis, mais aussi a réussi l’élargissement de tous ceux qui avaient été interpellés dans le cadre des manifestations contre la confiscation du pouvoir au Soudan par les hommes en treillis.

Les activités économiques commençaient à prendre du plomb dans l’aile

Cette victoire d’étape de la médiation éthiopienne est d’autant plus méritoire que rien ne laissait présager d’une décrispation de l’atmosphère ; en témoigne l’arrestation des deux opposants, que la junte militaire avait opérée à la sortie de la rencontre avec le Premier ministre éthiopien et qui, somme toute, ressemblait à un pied de nez fait à ce dernier. Sans présager de ce qui sortira des négociations qui, aux dires du médiateur, reprendront «très prochainement», l’on peut aussi se féliciter du fait que les protagonistes de la crise, ont, au-delà des rancœurs qui peuvent encore les animer après les jours de tourmente qu’a connus le pays, accepté de s’asseoir à nouveau sous l’arbre à palabres pour tenter d’aplanir leurs difficultés. Cela dit, l’on peut se poser la question de savoir si l’opposition soudanaise avait autre choix que de saisir l’offre de dialogue du médiateur pour mettre fin à son appel à la désobéissance civile. L’on peut en douter quand on sait que le mouvement de contestation commençait à présenter quelques signes d’essoufflement en raison des implications économiques de la résistance. En effet, les activités économiques, dans la capitale, commençaient à prendre du plomb dans l’aile ; toute chose qui impactait négativement la qualité de la vie des populations qui peinaient déjà à subvenir à leurs besoins existentiels. Et il faut le dire, beaucoup de Soudanais, du fait de la répression, dormaient la peur au ventre. Il n’était donc plus certains que les appels à manifester de l’opposition pussent mobiliser les foules qu’ils drainaient auparavant. Le pire est que malgré les vagues d’indignation qu’avaient soulevées les tueries à Khartoum, le régime militaire continue de bénéficier de soutiens étrangers, notamment dans les pays du golfe arabique ; ce qui ne laissait entrevoir aucune éclaircie quant à une abdication du pouvoir par les hommes en kaki.  En tout état de cause, l’on peut même penser que la trêve obtenue par Mahmoud Drir, sonne comme une bouffée d’oxygène pour l’Alliance pour la liberté et le changement qui semblait pris à la gorge. Et de ce point de vue, l’on peut dire que le Conseil militaire de transition est en train de gagner l’opposition à l’usure.

Rien ne laisse entrevoir une volonté de remettre au peuple le pouvoir

Mais le tout n’est pas de retourner à la table des négociations. En effet, même si le médiateur se veut rassurant sur la conservation des acquis d’avant la suspension des pourparlers, rien n’augure de conclusions qui puissent satisfaire l’exigence du transfert du pouvoir aux civils comme le réclament les manifestants. La junte ne semble offrir aucune garantie quant au respect de la parole donnée et rien, dans son comportement, ne laisse entrevoir une volonté de remettre au peuple le pouvoir qu’il lui a subtilisé au lendemain de la chute d’Omar El Béchir. Par ailleurs, la question qui fâche et qui peut faire capoter les négociations lorsqu’elles reprendront, est la suivante : que fait-on des victimes de la répression ? Même si la junte refuse d’endosser la responsabilité des tueries du 3 juin dernier, la justice pour ces militants et sympathisants de l’opposition tombés sur le champ de la bataille, est primordiale. Car, comment enjamber des cadavres pour aller s’asseoir à la même table que leurs bourreaux ? En tout cas, si on devait passer par pertes et profits les massacres de Khartoum, l’opposition soudanaise se ferait elle-même harakiri. Cela dit, il appartient à la médiation éthiopienne et à la communauté internationale de peser de tout leur poids pour que tous les défis qui se présentent comme obstacles, puissent être relevés, tout en veillant à ce que ces négociations qui ressemblent au dialogue du loup et de l’agneau, ne se terminent pas comme dans la fable.

«Le Pays»