Afrique

Ah Abakar Manany !

espace libre

Nous proposons pour nos lecteurs cette chronique de l’écrivain français, Bernard-Henri Lévy dans un hebdomadaire français il y’a quelques semaines et qui attire utilement l’attention sur ce qui se passe à nos frontières Est. Le titre et le chapô sont de la rédaction.
Emotion de jouer mon « Looking for Europe » dans ce lieu d’excellence académique. Bono et Bob Geldof, ces Dubliners, au premier rang. Les étudiants et professeurs venus assister à l’étrange spectacle d’un Français leur expliquant que Léopold Bloom et Stephen Dedalus sont des pères fondateurs méconnus de l’Europe. Les bustes de Joyce, de Swift, ou de l’évêque Berkeley, dont la présence, autour de nous, est presque plus intimidante encore. Et au bout de deux heures, au fond de la salle, dans le carré des invités, une silhouette, que je reconnaitrais entre mille, mais tellement inattendue à cet instant que je ne l’avais pas repérée : celle de mon vieil ami Abakar. Nous nous sommes connus en 2001, à l’époque où il n’était encore qu’un jeune pilote et un as de l’aviation tchadienne et où je préparais mes grands reportages sur les guerres oubliées d’Afrique: il avait aidé à organiser mon atterrissage dans la zone enclavée, et affamée, des monts Nuba, au Soudan, où aucun reporter ne s’était risqué depuis des années. Nous nous sommes revus, six ans plus tard: il était devenu conseiller spécial du président du Tchad, Idriss Déby, je préparais, avec Alexis Duclos de l’agence Gamma, un autre reportage, cette fois au cœur du Darfour et c’est lui qui avait organisé, nuitamment, à travers la ville frontière d’Abéché, notre passage clandestin à l’intérieur des zones de massacre. Et puis, après cela, un signe par-ci, un coup de téléphone par-là: un œil sur son ascension de jeune pilote de jet devenu au fil des ans, un grand de l’aéronautique en Europe; une rencontre au moment de l’insurrection de la place Tahrir, au Caire; une autre, plus récente, parce que j’avais lu qu’il était devenu un opposant à Déby – jusqu’à cet instant, sous les verrières de l’ancienne chapelle de Trinity College, où je le retrouve tel qu’en lui-même: ce visage émacié.. Cet air de fierté bédouine, inentamé par le raffinement occidental… le même port de seigneur des sables, mélancolique et aux aguets qu’avait le commandant Massoud dans le dernier hélicoptère déglingué qui le transportait de Douchanbé à Taluqan. Et puis cette façon, comme autrefois, de feindre de reprendre une conversation interrompue la veille. «Tu es étonné de me voir là, commence-t-il avec cette voix précise, quoique étrangement peu articulée que je lui ai, elle aussi, toujours connue? Comme on n’arrive pas à te joindre. Je suis venu directement. C’est bien, ton histoire d’Europe. J’ai tout suivi à la trace. Mais tu es en train de passer à côté de l’évènement le plus énorme, à la fois le plus prometteur et le plus périlleux, du moment-et Dieu sait pourtant qu’il te concerne. Et comme il me voit, en effet, interloqué :  » Le Soudan, mon vieux! Cette incroyable révolte de la jeunesse du Soudan. Cette alliance avec les militaires qui me demandent pardon aux Darfouris. Et cet Al Bachir, sur lequel le monde entier avait, jusqu’à la dernière minute, tout misé, mais dont je t’ai toujours dit, n’est-ce pas, qu’il s’écroulerait, le moment venu, comme un colosse aux pieds d’argile. Alors, on peut se parler de la suite? Ailleurs? Dans une heure?» Je sais qu’Abakar Manany, avec son talent d’avoir les pieds dans son village, au nord de N’Djaména, et la tête dans les cercles de la géopolitique et du monde des affaires se trompe peu quand il parle d’Afrique. Je sais ce que doivent à ses analyses quelques-uns des bons think tanks de Washington. Et je sais aussi que ce Tchadien arabe et musulman est un Français de langue, d’âme et de cœur-doublé d’un ami du peuple juif qui ne manque jamais une occasion d’envoyer à ses amis un message pour Pessah, Yom Kippour ou Yom HaShoah. J’expédie donc mes politesses académiques. Je me fais porter pâle auprès du petit groupe qui m’attend pour dîner. Et je retrouve, dans une pub, cet ami dont je sais, finalement, peu de choses, mais dont la vie m’a appris la très grande loyauté et qui va, cette nuit-là, me dire trois choses, à mes yeux capitaux. 1. Que la défaite de la dictature islamisto-militaire soudanaise est, plus que l’événement tunisien, libyen ou, aujourd’hui, algérien, le vrai début d’un possible printemps des peuples dans la région. 2. Que son pays, le Tchad, point de rencontre des deux Afrique, est, avec son président malade, lâché par son armée et par ses prétoriens, le lieu où pourrait s’étendre la contagion démocratique ou, si ses alliés n’y veillent pas, se disloquer le socle social. Et 3.que c’est toute la région subsaharienne qui devient le terrain de manœuvre de ceux que j’ai appelés « les cinq rois »: j’ai lu ton livre, dit-il en substance; mais il y a une chose que tu n’as pas vue! S’il y a bien un endroit où, au nez et à la barbe des Occidentaux, Erdogan, les islamistes arabes, les Chinois des nouvelles routes de la Soie, les Russes et peut être les Iraniens agissent main dans la main, c’est ici. J’observe Abakar, avec son nom sorti de Flaubert et son côté « sédentaire en errance » à la Joseph Conrad. Je sais que ce méditatif, doublé d’un homme d’action, dont les livres d’insomnie sont les cartes et estampes d’une Afrique rêvée, plaide peut-être pour sa chapelle, voire pour ses intérêts. Mais je me souviens aussi de cet autre ami que j’ai tant tardé à écouter quand, au printemps 1994, il venait interrompre chacun de mes meetings sur la Bosnie pour hurler et le Rwanda ? Vous avez l’œil fixé sur Sarajevo et ne voyez rien de ce qui se prépare au Rwanda! Raison pour laquelle je choisis, ce soir-là, d’oublier un instant mon idée fixe européenne pour l’écouter, le croire et comme ici, transmettre.

Bernard-Henri Lévy – Le Point 2436 du 9 Mai 2019

espace libre

Avec LePaysTchad

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.