Gabon - Gouvernance numérique, libertés publiques, État de droit.
Gabon - Gouvernance numérique, libertés publiques, État de droit.

La suspension des réseaux sociaux décrétée le 17 février 2026 n’est pas, comme le prétend l’exécutif, un acte de régulation. C’est un acte politique assumé, revendiqué par le président lui-même, et dont la chronologie révèle une cohérence troublante avec la plainte pour torture déposée à Paris par Sylvia et Noureddin Bongo. L’analyse.

[Gouvernance numérique] Par la rédaction | 10 mars 2026

Gabon - Gouvernance numérique, libertés publiques, État de droit.
Gabon – Gouvernance numérique, libertés publiques, État de droit.

La HAC indépendante, vraiment ?

Le 17 février 2026, réunie en séance plénière à Libreville, la Haute Autorité de la Communication a annoncé la suspension immédiate des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire gabonais “jusqu’à nouvel ordre.  L’institution invoque la prolifération de contenus “diffamatoires, haineux et attentatoires à la sécurité nationale”, en violation du Code de la communication. Le discours officiel est calibré pour présenter la décision comme émanant d’un organe de régulation indépendant, agissant dans le cadre de ses prérogatives légales. Le ministre de la Communication Germain Biahodjow a confirmé, deux jours plus tard, la solidarité du gouvernement avec la HAC, en rappelant que celle-ci est “une autorité administrative indépendante”.

Cette mise en scène de l’indépendance institutionnelle s’est effondrée le 2 mars. Lors du conseil des ministres du 2 mars 2026, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a confirmé être personnellement à l’origine de la mesure, la qualifiant d'”acte de souveraineté et de responsabilité” face à des “campagnes organisées de diffamation” et des “manœuvres de déstabilisation et d’instrumentalisation politiques inacceptables“. La HAC, présentée comme indépendante, avait donc exécuté une décision présidentielle. Ce point n’est pas de procédure : il signifie que la suspension des réseaux sociaux pour 2,5 millions de Gabonais n’est pas une mesure de régulation sectorielle, mais une décision politique directe du chef de l’État, habillée en acte administratif autonome.

Brice Clotaire Oligui Nguema a présenté la fermeture temporaire comme résultant “d’un manque d’anticipation et de coordination” dans la gestion de ces phénomènes numériques, tout en qualifiant la mesure de “signal d’autorité et de responsabilité“. Cette formulation mérite d’être retenue : un “signal d’autorité” n’est pas un outil de régulation, c’est un instrument de domination. Il s’adresse non pas aux algorithmes des plateformes étrangères, mais aux Gabonais eux-mêmes. Le Gabon Nouveau commence donc par envoyer un signal à ses propres citoyens : la parole publique numérique est désormais conditionnelle.

Gabon -VPN- Suspension des réseaux sociaux - Gouvernance. numérique, libertés publiques, État de droit.
Gabon -VPN- Suspension des réseaux sociaux – Gouvernance. numérique, libertés publiques, État de droit.

Le VPN comme acte de résistance : 25 000 % de hausse en une journée

La réponse des Gabonais a été immédiate et massif. Selon l’observatoire indépendant NetBlocks, l’usage des VPN a bondi de 25 000 % en une seule journée au Gabon après l’entrée en vigueur de la coupure le 18 février. Le fournisseur Proton a également fait état d’une forte hausse de téléchargements de son application VPN ce même jour. Ce chiffre n’est pas anecdotique. Il traduit une réalité politique simple : lorsqu’un État confisque la parole, les citoyens cherchent une autre porte. Que cette porte soit technique ne change pas la nature du geste.

L’exécutif a décidé de fermer cette porte aussi. Le 2 mars, le président de la HAC Germain Ngoyo Moussavou a annoncé dans une interview au quotidien L’Union que son institution travaillait désormais à une “exécution totale de la suspension, en ciblant les VPN grand public dédiés aux réseaux sociaux, distinguant ceux-ci des VPN professionnels sécurisés qui, eux, continueraient de fonctionner normalement. Cette distinction révèle une autre asymétrie : les entreprises et les administrations gardent leurs outils de contournement, tandis que le citoyen ordinaire est privé des siens.

Selon une analyse publiée par le site Le Banco le 3 mars 2026, une tentative de blocage généralisé des VPN pourrait coûter 3,1 milliards de FCFA en investissements techniques initiaux, auxquels s’ajouteraient entre 15,5 et 40,3 milliards de FCFA de manque à gagner annuel pour l’économie numérique. Le total des pertes potentielles est estimé entre 15 et 65 milliards de FCFA par an. Ces chiffres transforment la question de la souveraineté numérique en question budgétaire concrète : combien le Gabon est-il prêt à perdre pour empêcher ses citoyens de parler entre eux sur des plateformes que le gouvernement, lui, continue d’utiliser ?

Image : Oligui Nguema, Président du Gabon.
Image : Oligui Nguema, Président du Gabon.

L’ordonnance sur les preuves numériques : le lien invisible

Il y a dans cette affaire un angle que la quasi-totalité des médias n’a pas traité. Pour renforcer la suspension, le chef de l’État a fait adopter en conseil des ministres des projets d’ordonnance encadrant la recevabilité des preuves numériques devant les juridictions : désormais, toute preuve électronique doit être authentifiée pour être recevable. Cette disposition est présentée comme un complément technique à la régulation numérique. Elle mérite d’être lue autrement.

Depuis que  Sylvia et Noureddin Bongo ont déposé une plainte pour torture devant la justice française, accompagnée de vidéos filmées en caméra cachée par Noureddin lors d’une réunion avec Oligui Nguema. Ces images, capturées à l’insu des principaux intéressés par Noureddin Bongo-Valentin et ses lunettes équipées d’une caméra discrète, montrent Brice Clotaire Oligui Nguema lui-même ainsi que certains hauts cadres de l’État. La coïncidence de calendrier est troublante : une ordonnance qui rend toute preuve numérique conditionnelle à une authentification officielle dans un pays en transition, à l’heure exacte où les tribunaux français instruisent une plainte dont les pièces maîtresses sont précisément des vidéos numériques produites par l’adversaire politique du président gabonais. Ce lien n’est pas établi avec certitude. Il est trop cohérent pour ne pas être posé comme question.

Gabon - Ve République - Etat de droit et gouvernance numérique.
Gabon – Ve République – Etat de droit et gouvernance numérique.

La parole officielle circule : la parole citoyenne, non

Dans la classe politique gabonaise, l’indignation face à la suspension est quasi unanime, à l’exception notable du parti présidentiel resté silencieux. Le Front démocratique socialiste dénonce un “recul grave et inadmissible des libertés publiques“, tandis que le parti Ensemble pour le Gabon parle d'”abus de pouvoir juridiquement contestable”. 

Ces nouvelles restrictions surviennent tandis que les comptes Facebook d’Alain-Claude Bilie-By-Nze, principal opposant au président et candidat malheureux à la dernière élection présidentielle, et de son parti politique Ensemble pour le Gabon ont été suspendus. L’ancien Premier ministre a dénoncé une “décision disproportionnée” et a saisi le tribunal de première instance de Libreville en référé pour “constatation d’une voie de fait et cessation d’atteinte grave aux libertés fondamentales“. 

Quatre citoyens ont officiellement saisi la Cour constitutionnelle pour obtenir l’annulation du communiqué n°002/HAC/2026 du 17 février 2026. Leur requête, déposée le 23 février à Libreville, est fondée sur les articles 5, 14, 18, 19, 23, 24, 26, 30 et 94 de la Constitution gabonaise. Pendant ce temps, la présidence de la République et les porte-parole gouvernementaux continuent d’alimenter leurs comptes sur les plateformes officiellement suspendues, accessibles depuis les serveurs étrangers sur lesquels la HAC n’a aucune juridiction. La porte-parole adjointe de la présidence Melodie Jennyfer Sambat a justifié la mesure en affirmant que les plateformes permettaient l’exposition des jeunes à des contenus pornographiques ou violents, et que la décision était “ponctuelle” et permettrait de “faire un recadrage“. Ces déclarations ont été diffusées sur Africa24. Pas sur des panneaux d’affichage.

Gabon - Suspension des réseaux sociaux - Gouvernance. - HAC.
Gabon – Suspension des réseaux sociaux – Gouvernance. – HAC.

Ce que la 5e République doit décider, maintenant

Trois semaines après le 17 février 2026, aucune date de levée de la suspension n’a été annoncée. Le président de la HAC a indiqué qu’il est “important de laisser encore un peu de temps au gouvernement de finaliser tout le dispositif juridique” avant de lever la restriction. La suspension est ainsi devenue l’otage de son propre arsenal législatif : elle ne prendra fin que lorsque les mécanismes de contrôle permanent de l’espace numérique seront en place. Ce n’est pas une régulation temporaire. C’est la construction d’un régime de surveillance numérique permanent, dont la suspension des réseaux sociaux n’est que la phase inaugurale.

La projection est préoccupante. La mesure intervient alors que le pays est confronté à une grogne sociale importante qui ébranle le pouvoir du président Oligui Nguema. Si ce précédent n’est pas contesté avec succès devant la Cour constitutionnelle, il deviendra un instrument ordinaire de gestion des crises politiques futures.

La proposition concrète que DB News formule est la suivante : la Cour constitutionnelle gabonaise doit statuer sur la saisine du 23 février avant l’entrée en vigueur de la nouvelle ordonnance sur le numérique, et sa décision doit être publiée intégralement. Sans cela, la 5e République n’est pas un État de droit rénové. C’est l’État d’exception de son prédécesseur, équipé d’un arsenal juridique moderne. L’appel à l’action s’adresse aux organisations de la société civile gabonaise, aux barreaux de Libreville et de Paris, et aux parlementaires français dont les ressortissants sont affectés : le silence sur la censure numérique gabonaise n’est pas de la neutralité. C’est de la complicité par omission.

 

DBNews 


Sources principales :

  • HAC, communiqué n°002/HAC/2026
  • 17 février 2026 (Gabonmediatime)
  •  Ministre Germain Biahodjow, déclaration 19 février 2026 (Gabonactu).
  • Président Oligui Nguema, conseil des ministres du 26 février et du 2 mars 2026 (Jeune Afrique)
  • Germain Ngoyo Moussavou, entretien L’Union du 2 mars 2026
  • Alain-Claude Bilie-By-Nze, communiqué de presse (Jeune Afrique, La Nouvelle Tribune, 6 mars 2026)
  • Saisine Cour constitutionnelle, 23 février 2026 (Infos Gabon, 25 février 2026)
  • Melodie Jennyfer Sambat, porte-parole adjointe de la présidence (Africa24 TV, février 2026)
  • NetBlocks et Proton VPN, données de trafic (La Nouvelle Tribune, Afrik-Inform, 3-6 mars 2026)
  • Le Banco, analyse économique VPN, 3 mars 2026 (Afrik-Inform)
  • Franceinfo/AFP, 18-19 février 2026.

© DB News 2026 — Tous droits réservés

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.